L’oiseau s’est envolé

mai 19, 2014

Rogelio a quitté sa cage il y a quatre ans. Il a laissé derrière lui  un univers carcéral impitoyable, barreaux et barbelés, béton et cliquetis de clefs, cris et pleurs, la grisaille et les bruits incessants avec, de temps en temps, une vision extérieure à travers une étroite fenêtre. Un semblant d’ouverture sur un monde dont tu rêvais et que tu imaginais.  Rogelio a aussi laissé derrière lui des parents, des amis, des connaissances d’ici et d’ailleurs qui l’ont soutenu sans faille pendant plus de dix ans d’emprisonnement dans le Couloir de la Mort au Texas.

 

Texas mai-juin 2008 061

Tu as atteint la fin de la route, Rogelio – the end of the road – au bout de ce grand ciel texan à l’horizon infini dont tu me parlais tant. Tu es loin de nous mais toujours dans nos coeurs et nos pensées.  Tu n’es pas oublié. Chacun à notre façon, nous pensons  à toi, parfois avec tristesse, parfois en souriant, mais toujours en étant reconnaissants que nos chemins se soient croisés. Rencontres improbables à première vue mais qui, toutes, se font pour une raison. Gratitude, encore et toujours.

Merci de tout ce que nous avons partagé ensemble, merci  d’avoir montré que jusqu’au bout on peut être fort, confiant, digne, plein de compassion pour ceux qui restent.
Texas mai-juin 2008 069

Isabelle et tous ceux qui  t’aimaient et pour qui tu comptais.

 

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Souvenirs

mai 19, 2013

Souvenir d’une amitié de plus de dix ans

Souvenirs d’un homme jeune et révolté qui, au fil des ans, a mûri et a découvert sa propre paix intérieure

Souvenirs tristes ou pleins d’espoir

Souvenir d’amis qui se sont liés et l’ont entouré jusqu’au bout

Souvenir de sa famille

Souvenirs d’une cage, de barreaux, de mots difficiles à dire, de larmes

Souvenirs de sourires, de ses propres souvenirs d’enfance,  joies et détresse

Souvenirs de tant de regrets

Souvenirs de lettres, correspondance régulière ou soudain silencieuse

Souvenir de l’attente puis de la joie de nos visites

Souvenirs de ces repas « pique-nique » pris ensemble de chaque côté d’une vitre

Souvenirs de la tristesse des départs

Souvenir de sa voix au téléphone, une heure avant son exécution

Souvenir d’un de ses désirs :

Marcher pieds nus dans l’herbe fraîche au printemps, sentir les fleurs et le vent dans les arbres.

outputTon souvenir est bien présent, Rogelio, chez moi, chez  d’autres,  plus encore à chaque printemps.

Souvenir d’un 19 mai où tes rêves de printemps se sont figés.

Je pense à toi.

Isabelle

Moments de la vie d’un homme

mai 19, 2012

Il y a deux ans, Rogelio était exécuté au Texas.  Son journal, publié sur ce blog, décrit presque jour après jour quels furent ses derniers moments, ses pensées, ses souvenirs au fil du temps qui lui restait à vivre. Vous avez été près de 30’000 à le lire. Une fois encore, je vous remercie toutes et tous pour votre intérêt, votre engagement et votre amitié. Rogelio était mon correspondant et ami, il était un frère dans une famille de cinq enfants; sa mère est décédée alors qu’il était déjà dans le couloir de la mort. Un des moments les plus tragiques qu’il ait jamais vécus.  Il n’a jamais eu d’enfants mais il était l’oncle, le « Tio », de nombreux neveux et nièces. Rogelio était aussi un ami très cher de nos amis communs, Juan et Margy. L’ami de tant d’autres derrière les barreaux ou dehors. Il était durant les deux dernières années de sa vie le fiancé de Norma.

Peu de temps après cette soirée fatale du 19 mai 2010, j’ai ressenti le besoin de me rappeler Rogelio et sa vie en composant avec des tissus – une de mes activités favorites – un petit quilt. Ma façon personnelle de faire mon deuil. Petit à petit, j’ai assemblé les tissus qui me rappelaient tel ou tel épisode de son parcours mouvementé et tragique. Des restes de tissus qui m’ont permis de créer une nouvelle image, comme une renaissance. En voici quelques détails :

Un cercle aux lignes enchevêtrées (en haut à gauche) comme des choix et parcours difficiles à définir dans le cercle que représente toute vie. Beaucoup de végétation, de soleil éclatant, de montagnes (les miennes souvent décrites) qu’il aimait tant et qui lui manquaient entre ses quatre murs gris. Des carrés-labyrinthes qui sont autant de couloirs confus et dont on ne peut que difficilement sortir.

J’ai aussi pensé à ces journées passées au bord du Golfe du Mexique avec sa mère et ses frères et soeur. L’océan, les coquillages, les mouettes auxquelles il lançait des morceaux de son sandwich, l’envie de nager très loin pour voir s’il manquerait à quelqu’un…  Sa petite grand-mère mexicaine qui s’occupait de ces quatre garçons turbulents et la menace qu’elle leur faisait d’un diable qui sortirait d’un buisson  s’ils n’étaient pas rentrés à la maison, lorsque la cloche sonnerait midi.

Comment ne pas penser surtout à notre correspondance ? Ce va- et- vient de lettres entre nous pendant 13 ans. Ces lettres comme des soleils qui traversaient les barreaux. Son  petit cahier-journal où il consignait ses pensées. Il m’a fallu plus d’une année pour assembler tissus et moments de vie. J’aurais pu en ajouter d’autres encore mais un jour j’ai eu envie de laisser au quilt sa propre vie. Dernier morceau de tissu en bas à droite, un autre cercle, bien plus paisible celui-ci. Plus de chemins confus, incertains mais une grande lumière, la paix retrouvée, sérénité et calme.

Dans cet ordre d’idée, j’ai souhaité partager avec vous un passage d’un ouvrage magnifique sur la Sagesse Celtique, écrit par John O’Donohue « Anam Cara ». Le voici en espérant qu’il soit aussi pour vous une grande source d’inspiration :

« La mort n’est pas la fin ; c’est une renaissance. Notre présence dans le monde est si  poignante. Cette petite bande de clarté que nous appelons « la vie » est en suspens entre l’obscurité de deux inconnues. Il y a l’obscurité de l’inconnue de notre origine. Nous avons soudainement émergé de cet inconnue et la bande de clarté appelée « vie » a commencé. Puis il y a l’obscurité à la fin, lorsque nous disparaissons à nouveau dans l’inconnu.

Samuel Beckett est un grand écrivain qui a médité profondément sur le mystère de la mort. Sa courte pièce « Breath » (Souffle) dure seulement quelques minutes. D’abord, il y a le cri à la naissance, puis quelques respirations et finalement le soupir de la mort. Ce drame est la synthèse de ce qui se passe dans notre vie. Toutes les œuvres de Beckett, en particulier « Waiting for Godot », ont un rapport avec la mort.

Nous ne devrions pas avoir de chagrin pour les morts. Pourquoi ? Parce qu’ils se trouvent maintenant dans un endroit où il n’y a plus d’ombre, d’obscurité, de solitude, d’isolement ou de douleur. Ils sont à la maison. Ils sont avec Dieu, là d’où ils viennent. Ils sont retournés vers le nid de leur identité à l’intérieur du grand cercle de Dieu. Dieu est le plus grand cercle de tous, la plus grande étreinte de  l’univers, celle qui embrasse tout ensemble le visible et l’invisible, le temporel et l’éternel. »

John O’Donohue

« Anam Cara »

Lake Livingston, Texas

Un an déjà…

mai 19, 2011

UN AN DEJA depuis  l’exécution, la mort programmée, le départ de Rogelio vers une autre Vie. Une vie au sujet de laquelle il se posait tant de questions. Une vie faite d’espoirs et de rêves jamais réalisés. Il nous a quittés, famille,  amis et connaissances avec foi et sérénité. Sa reconnaissance pour tous ceux qui, de près ou de loin, l’avaient entouré durant ses derniers mois était sincère et immense. Il était souvent bouleversé par les commentaires de soutien envoyés sur ce blog et celui de Juan. Toutes vos pensées et vos attentions l’ont aidé à rester fort jusqu’au bout.

Roy est parti en paix. Il nous a laissés, tous ceux qui l’ont connu ici et là-bas, empreints d’une profonde tristesse. A la révolte et au sentiment d’impuissance ont succédé le chagrin, le manque. Pour certains, des rêves inachevés. Pour d’autres, le sentiment que sa vie à lui commençait, autrement, dans la lumière et la paix. Chacun vit son processus de deuil différemment. La nature n’est jamais avare de ses bienfaits et elle m’a beaucoup aidée. Quelques jours après la mort de Roy, je me promenais dans ces pâturages alpins. La neige venait de fondre, le ciel  lumineux et l’air  frais d’un printemps à peine éclos m’ont réconfortée. Ils ont aussi ravivé mon chagrin. Des larmes  ont coulé, le paysage est devenu plus flou et mon coeur un peu plus léger. Roy aurait dit : »Keep smiling Isa, and stay strong always ».

Tout au long du chemin qui longeait la montagne, j’ai cueilli les premières fleurs du printemps: gentianes, crocus, boutons d’or, lichens, tussilages et autres petites fleurs qui venaient de poindre sous la neige. Un bouquet en mémoire de Rogelio que je vous offre aujourd’hui, un an après. Pour que Rogelio ne soit pas oublié ainsi que tous ses autres compagnons d’infortune, connus ou inconnus. Fleurs d’espoir qui chaque année renaissent au printemps dans un environnement rude mais impressionnant de grandeur.

« Le passé ne meurt jamais.

Il n’est même pas passé.

Mais alors, si cela est vrai

Nous n’échappons jamais au passé

Parce qu’il vit en nous pour toujours.

Il y a une chose pourtant que nous pouvons faire:

Nous pouvons refuser qu’il nous contrôle.

Nous pouvons vivre dans le rêve d’un présent meilleur

A cause du passé »

William Faulkner

En mémoire de Rogelio

juin 25, 2010

Chers vous tous,

Dimanche dernier, 20 juin,  les cendres de Rogelio ont été bénies au cours d’une messe à laquelle assistaient des membres de sa famille, Norma et des amis.

Ce samedi, 26 juin, une cérémonie commémorative a été organisée à Houston par la soeur de Rogelio.  Elle  vient de m’envoyer cette carte :

« Ceux que nous aimons continuent à vivre car l’amour vit toujours. Les souvenirs que nous chérissons ne s’estompent jamais lorsque quelqu’un nous quitte. Ceux que nous aimons sont toujours proches dans nos pensées car aussi longtemps qu’ils restent dans notre souvenir, ils vivent dans notre coeur ».

Vous êtes invités à une cérémonie commémorative en l’honneur de

Rogelio Reyes Cannady

29 mai 1972-19 mai 2010

Lors de cette cérémonie, un lâcher de ballons aura lieu. Les messages que certains d’entre vous ont écrits à Rogelio  y seront attachés et s’envoleront dans le ciel de Houston.  C’est un geste symbolique que notre ami  aurait beaucoup aimé, j’en suis sûre.  Il a si souvent observé  ce grand ciel depuis sa petite lucarne, de jour et de nuit. La lumière des puissants projecteurs de la prison lui masquaient parfois la vue des étoiles et cela le peinait. Il rêvait de cet espace de liberté infini et mystérieux. Puisse le vaste ciel du Texas être coloré de-ci et de-là  par nos messages porteurs d’espoir, d’amour et du souvenir lumineux que Rogelio laisse dans nos coeurs.

Des centaines de ballons, et un peu d’espoir

Hier, des centaines de ballons
Se sont envolés dans le ciel.
Il y en avait des rouges,
Et il y en avait des jaunes.

Tous chargés d’un message,
Tous porteurs d’un espoir.

Il se sont envolés,
Ont dit bonjour aux oiseaux
Et à ceux, là-haut, si près des nuages,
Que nous n’oublions jamais
Malgré le temps qui passe.

Puis, ils ont disparu de notre vue,
Pour aller vers des cieux inconnus.
Et aujourd’hui, où sont-ils?
Sont-ils tombés dans un arbre,
Dans la mer, dans un jardin?
Ou bien volent-ils encore loin, bien loin,
Comme le font nos pensées en ce jour d’été.

Hier, des centaines de ballons
Se sont envolés dans le ciel.
Il y en avait des rouges,
Et il y en avait des jaunes…

Lacrima

L’Homme dans la Boîte

juin 7, 2010

Le texte qui suit a été écrit par Norma, fiancée de Rogelio, elle m’a priée de vous  le traduire.

Hier, j’ai tenu Roy dans mes bras. Je l’ai serré contre moi aussi fort que j’ai pu. Je lui ai raconté tout ce qui s’était passé depuis son départ même si je suis sûre qu’il le savait déjà. C’était bon de lui parler et de le tenir dans mes bras. J’avais conservé précieusement les poèmes que Babette m’avait envoyés; j’attendais que nous soyions ensemble avant d’ouvrir sa lettre et de les lui lire. Des poèmes beaux et tristes écrits il y a longtemps… alors que je ne faisais pas encore partie de la vie de Roy. Un coup d’oeil dans ses pensées d’alors.  Merci Babette et Andy.

J’ai placé mon amour sur mes genoux pendant que je lui parlais. J’étais incrédule… Comment une boîte aussi petite, mais lourde,  pouvait-elle contenir un homme avec une sagesse et un coeur aussi grands ? J’ai soigneusement essuyé les larmes qui coulaient sur lui. Puis, j’ai sorti l’album qu’il avait fait pour nous, feuilleté quelques pages, j’ai souri… J’ai relu ses dernières lettres, les mots écrits avec tant d’amour par un homme à quelques heures de son exécution, des mots qui pourtant étaient destinés à me réconforter. Je continue à admirer ta force, mon amour, j’apprécie tes mots, je sens ton amour mais pour l’instant… je ne me sens pas réconfortée.

Mes larmes se sont un peu apaisées quand la famille de Roy m’a rejointe. Sa belle-soeur et sa nièce se sont assises près de moi. Nous avons parlé de Roy, des souvenirs du temps passé, les larmes se mêlaient aux sourires. Son neveu, que je ne connaissais pas encore, est arrivé ; il m’a embrassée quand il a su que j’étais sa tante (tia). Quel bonheur de se sentir embrassée par ce jeune garçon au coeur d’or, comme celui de son oncle.  Un autre petit garçon nous a rejoints, le fils d’une autre de ses nièces. Il était si adorable et quand il m’a embrassée, j’ai pensé : c’est ma famille maintenant, merci Roy pour tous les cadeaux que tu m’as faits.

Mon Roy est dans cette petite boîte…placée sur une étagère que sa famille a décorée, il est entouré des photos de tous ceux qui l’aiment. Bientôt il sera chez moi aussi. Tout ce qu’il était physiquement… dans cette petite boîte. Je sais que même si cette boîte contient ses cendres, son amour vit en nous et autour de nous. Sa famille le ressent, ses amis aussi. Je le ressens.

J’aime Roy et il me manque tellement. On m’a dit et je le sais par expérience que le temps atténue la douleur. Je me demande si c’est vrai aussi dans les circonstances de sa mort. Il va falloir que j’attende pour voir si c’est la vérité. Pour l’instant, je tiens Roy près de moi aussi souvent que possible et je me réjouis du jour où nous marcherons main dans la main, comme dans nos rêves du futur.

Tu m’attends, mon amour ? Oui, je le sais.

Norma

Lettre 50

mai 30, 2010

Jeudi, 13 mai 2010

Dernier blog, derniers  mots :

C’est là que se trouve la chambre d’exécution

CE JOUR a été particulièrement pénible.  Et il n’est même pas midi. Billy est maintenant à la place de Kevin et il ne le prend pas bien. J’ai vu la différence entre ces deux hommes que je croyais connaître. En fait, je pense que je ne les connaissais pas vraiment. Beaucoup d’entre vous ignorent probablement la relation entre eux mis à part le fait qu’ils ont une date d’exécution à un jour d’intervalle. Ils sont incarcérés dans le couloir de la mort pour le même crime.  Hier, j’ai vu partir Kevin et aujourd’hui j’ai regardé Billy s’en aller. Kevin a été exécuté hier soir et Billy ne reviendra pas.

Le haut-parleur a grésillé et on m’a dit d’emballer mes affaires; après la douche, je vais être transféré dans la cellule munie d’une caméra de surveillance. Le peu d’effets personnels qui me restent a  déjà été emballé. Je me suis déjà trouvé dans cette cellule spéciale, pas celle-ci exactement mais celle de l’étage au-dessus.  Kevin a écrit sur le mur : »Kevin Scott Varga, 4 mars 1969-12 mai 2010. Dieu, aie pitié de moi ». J’ai entendu dire que Kevin avait  mentionné dans ses dernières paroles que Jésus-Christ était son Sauveur.  J’ai toujours su qu’il  y croyait fermement.  « Que Dieu bénisse ton âme, Kevin ».

Peut-être vous demandez-vous  pourquoi une cellule devrait être munie d’un caméra ? Le couloir de la mort est séparé de la prison générale proprement dite. La section deathwatch est elle aussi séparée du couloir de la mort.  Deux cellules seulement sont équipées de caméras de surveillance, elles sont destinées aux condamnés dont la date d’exécution est proche.  Billy Galloway est parti d’une de ces cellules ce matin. Kevin a quitté celle où je me trouve maintenant.

A nouveau, j’entends mon nom au haut-parleur. L’appel téléphonique avec mon avocat a été accepté, il va se faire incessamment.  Excusez-moi, l’escorte arrive pour me chercher.

Des nouvelles de mon dossier ? J’attendais ce téléphone de mon avocat.  Bon, reprenons depuis le début.  Avant d’être escorté, on m’a fouillé puis menotté. On m’a ensuite amené  jusqu’à l’aire des visites où la conversation téléphonique devait avoir lieu.  Elle était prévue pour 11h30. La communication s’est faite par l’entremise d’un gardien  et lorsque mon avocat a été en ligne, on m’a passé le récepteur. Une audience est prévue aujourd’hui, si bien que je n’ai eu  des nouvelles que sur ce qui s’était passé jusqu’ici. Des gens se présentent pour témoigner en ma faveur bien que le procureur n’ait toujours pas mis à disposition les cassettes enregistrées dont nous avons besoin pour m’innocenter. J’en saurai plus demain.

Durant les jours d’exécution, toute activité cesse à 12h00 lorsque le condamné à mort est escorté hors de la salle des visites. Billy a passé juste à côté de la cabine où je me trouvais.  J’ai frappé sur la fenêtre de ma porte pour attirer son attention et lui dire quelques mots d’encouragement. Billy avait l’air effondré,  effrayé, les épaules affaissées il regardait le sol. Je ne l’aurais pas imaginé ainsi. Billy a hoché la tête et il est parti, suivi de plusieurs gardiens.  J’ai remarqué qu’avec une de ses mains menottées, il me faisait le signe de  paix.

En ce moment précis, Billy se trouve dans cette camionnette blanche sans fenêtres. Il est en route pour la prison de Walls à Huntsville. C’est là que se trouve la chambre d’exécution.

Note de Juan : c’est le dernier blog que j’ai reçu de Rogelio. Il a été écrit six jours avant son exécution mais je l’ai lu deux heures avant sa mort.  Je ne sais pas s’il a encore écrit.  Le service du courrier du couloir de la mort est horrible, que ce soit pour le courrier entrant ou sortant. Il est tout à fait possible que d’autres blogs de Rogelio soient en route. Si j’en reçois, je les publierai.  Au nom de Rogelio,  de sa Norma bien-aimée, de ses amies très chères Isabelle et Margy, de sa famille – et en mon nom personnel – je vous remercie d’avoir pris le temps de lire ces lettres.

– Juan R. Palomo, 24 mai 2010

A ce jour, dimanche 30 mai 2010, aucune autre lettre/blog de Rogelio n’a été reçue par Juan. Nous ne saurons peut-être jamais s’il a écrit ou non pour son blog durant ses derniers jours.

Il est temps pour moi aussi de vous remercier tous  très sincèrement, du fond du coeur,  d’avoir accompagné Rogelio durant presque deux ans et plus particulièrement au cours des derniers mois. Tous vos commentaires lui ont été transmis et il en était infiniment reconnaissant, surpris aussi du nombre de visiteurs tant sur le blog anglais que français.

C’est nous aussi que vous avez accompagnés par vos mots d’encouragement, vos prières, votre amitié : sa famille, sa bien-aimée Norma, Juan, Margy et moi. Tous, nous faisons le deuil de notre ami à notre façon. En ce qui me concerne, c’est en partie par l’écriture.  Le fait d’avoir traduit les lettres de Rogelio, aussi douloureux que ce fût par moments, m’a aidée dans cette séparation programmée. Sa triste réalité devenait terriblement concrète sur les mots que j’écrivais. Les quelques pages personnelles, intercalées ici et là, m’ont aussi aidée à exprimer mes sentiments, à la fois une grande colère et une révolte  – comme celle de mon neveu, Vincent.  Je ressens aussi une tristesse indescriptible devant une vie brisée alors qu’au fil des ans Rogelio était devenu celui qu’il était au fond de lui-même mais qu’il n’avait pas pu ou pas su exprimer jusqu’alors. Un profond sentiment d’injustice. Comment croire encore en une justice impartiale ?

Norma est très affectée; elle veut tenir sa promesse à Roy et quand elle se sentira plus forte, plus en paix avec sa douleur, elle pourra compter sur ses amis, sur la famille de son fiancé, sur des appuis légaux et autres pour lutter contre  la corruption et l’injustice flagrantes dans le cas de Rogelio.

Avec ma profonde reconnaissance et mon amitié.

Isabelle

J’ai tout remis entre tes mains
Auteur : Marie Henrioud

J’ai tout remis entre tes mains :
ce qui m’accable et qui me peine,
ce qui m’angoisse et qui me gêne,
et le souci du lendemain.
J’ai tout remis entre tes mains.

J’ai tout remis entre tes mains :
le lourd fardeau traîné naguère,
ce que je pleure, ce que j’espère,
et le pourquoi de mon destin.
J’ai tout remis entre tes mains.

J’ai tout remis entre tes mains :
que ce soit la joie, la tristesse,
la pauvreté ou la richesse,
et tout ce qu’à ce jour j’ai craint.
J’ai tout remis entre tes mains.

J’ai tout remis entre tes mains :
que ce soit la mort ou la vie,
la santé ou la maladie,
le commencement ou la fin.
J’ai tout remis entre tes mains.


29 mai 2010

mai 29, 2010

Aujourd’hui, Rogelio aurait 38 ans, j’y ai pensé ce matin en me levant. Son anniversaire a toujours été un jour particulier, même en prison. D’abord le courrier, plus de lettres, de cartes de la famille,  d’amis connus et inconnus.  Des cartes que nous écrivions à plusieurs, il aimait déchiffrer de nouveaux prénoms et imaginer qui étaient ces amis qui pensaient à lui pour son « special day ». Il recevait un peu d’argent aussi pour améliorer son ordinaire (achat de nourriture mexicaine surtout à la cantine de la prison). Nous lui envoyions des livres qui l’intéressaient ou un abonnement à un magazine de son choix. C’est  à peu près les seuls cadeaux « concrets » qu’il était autorisé à recevoir. Entre prisonniers, ils s’offraient des petites choses de grande importance, généralement de la nourriture ou ils « s’envoyaient » des voeux, soit en criant de cellule à cellule ou en faisant passer de petits mots selon des techniques mises au point entre eux… Enfin, c’était vraiment un jour spécial.

En mai 2008, par un heureux hasard, je me suis trouvée assise en face de lui le jour de son anniversaire. J’étais avec trois amies qui, elles aussi, rendaient visite à leur correspondant. Rogelio a souhaité que je lui chante quelque chose en français. C’est la coutume chez les Mexicains de chanter « Las Mañanitas » lors des anniversaires. Qu’ai-je pu faire d’autre que de lui chanter « Joyeux Anniversaire » en français ? La gardienne a froncé les sourcils mais m’a laissé faire. Je ne dérangeais pas grand monde d’ailleurs car ma voix était plutôt faible et émue. Rogelio souriait et avait les yeux humides. Moi aussi. J’ai dû recommencer, il essayait de chanter avec moi.

Puis, ce fut la commande de son repas. Très copieux. Non seulement un mais deux sachets de papier brun remplis de sandwiches divers, salade, saucisses, chips, fruits ( des raisins qu’il n’avait plus mangés depuis 10 ans !) et divers autres petits gâteaux, le tout acheté dans les distributeurs automatiques du parloir qu’il regardait avec envie depuis un long moment, choisissant déjà ce qu’il allait me demander. Quel moment c’était pour tous les prisonniers de pouvoir manger en compagnie d’un membre de leur famille ou d’un ami ! Même à travers une vitre. Rogelio insistait pour trinquer:  une bouteille de soda de chaque côté du plexiglas et « salud! ». Puis il s’excusait, posait son téléphone, déballait ses cornets de victuailles en souriant et commençait sa petite cuisine sur une étroite tablette en bois devant la vitre; il mélangeait salade,  sandwiches et mayonnaise, le tout sans assiette, sans couverts et sans perdre une seule miette de ce qu’il déballait. J’en étais toujours sidérée et émue de voir son plaisir à savourer un repas différent. Je mangeais avec lui, nettement moins…  mais avec une grande joie de pouvoir partager ce moment convivial et trop rare.

Cette année je lui ai envoyé une carte d’anniversaire à début mai, un signe pour lui que je croyais en ses chances de recevoir un sursis et que cette carte n’était que le début d’une longue série qui allait suivre. Je ne sais pas s’il l’a reçue. En tous cas, il aura peut-être été encouragé à garder espoir, toujours.

En souvenir de Rogelio, j’ai créé cette mosaique de différentes photos des lieux et de différentes choses qu’il aimait : son grand ciel du Texas, le livre de St-Exupéry « Le Petit Prince » qu’il a lu et relu, une grappe de raisin qu’il mangeait lentement, en savourant grain après grain et les lettres qu’il recevait, un signe qu’on pensait à lui, qu’il n’était pas oublié. Et aussi, la couleur bordeaux, une de ses préférées.

Nous sommes nombreux à penser à toi aujourd’hui, cher Rogelio. Tu nous manques beaucoup…

lettre 49

mai 28, 2010

Mercredi, 12 mai 2010

Comment pourrait-il en être autrement ?

Doux-amer, c’est ainsi que je pourrais qualifier ce jour. J’étais derrière ma porte quand Kevin est parti du couloir et a prononcé ses derniers mots.  Avant son départ, une gardienne a passé devant les cellules et ramassé les formulaires de réclamations. Kevin l’a appelée et lui a dit qu’il avait une réclamation orale à lui faire. Il lui a dit : » Je réclame contre mon exécution programmée pour aujourd’hui ! »  Kevin a trouvé que c’était amusant.  Ça me rappelle la semaine passée quand un gardien m’a servi des  crêpes froides. Kevin a rigolé parce que j’ai refusé les crêpes. Je lui ai dit aussi que je refusais sa figure laide. Désolé, mais je déteste les crêpes.

Les visites sont quelque chose dont on se réjouit.  Le haut-parleur a grésillé et on m’a annoncé que j’avais une visite. En fait, je l’attendais. Ma Norma est arrivée.  Une visite géniale ! C’est comme si elle avait passé en un éclair. Ça, c’est nettement moins bien. Je me suis senti beaucoup mieux mais ça s’est atténué quand Norma est partie. Je me suis retourné pour suivre Norma des yeux alors qu’elle sortait du parloir. Au lieu de la voir, mes yeux se sont arrêtés sur une mère en train de parler au téléphone à son fils (Kevin) à quelques heures de ce qui se passe probablement maintenant, son exécution. Les exécutions se passent à 18h00 (heure locale).  J’étais fasciné par la mère de Kevin. Il semblait évident que cette petite femme essayait de lui donner toute la force qu’elle avait en elle.  Puis elle est partie, le visage baigné de larmes.  Comment pourrait-il en être autrement ? Ces liens si forts entre une mère et son enfant existent pour nous aussi.

Dernier courrier personnel de Rogelio

mai 27, 2010

Une grande, une immense émotion hier matin, une semaine après l’exécution de Roy. Le coeur serré, les mains tremblantes, des larmes qui brouillent la vue pour lire cette dernière carte que Rogelio m’a envoyée le jour de son exécution, sans doute très tôt, avant de quitter sa cellule vers la salle des visites, puis vers la chambre de la mort. En espérant peut-être toujours un sursis. Comme nous tous. Cela ne s’est pas fait pour les raisons que vous connaissez et qui m’attristent et m’indignent plus que je ne peux l’exprimer. Voici cette carte, où en quelques mots il me dit tout le bonheur qu’il a reçu de notre correspondance et amitié. Il termine par ses mots :

« I will watch over you from my Heaven. I’m finally totally happy »

Love always

Your Cowboy Roy »

(Je veillerai sur toi depuis mon Ciel, je suis enfin totalement heureux. Ton Cowboy Roy)

Cette carte, d’apparence si joyeuse, lui ressemble tellement ! Combien de fois ne m’a-t-il pas dit qu’il adorait danser, qu’il le faisait parfois dans sa cellule lorsqu’il possédait encore sa radio et qu’il écoutait sa musique préférée : la Tejano. Le danseur de la carte lui ressemble aussi… le teint basané, les cheveux très noirs et une souplesse dont il essayait vainement de me faire la démonstration dans cette petite cage infâme où il était assis pendant des heures durant nos visites. Et pourtant, quelle joie c’était ces visites ! J’en ai les larmes aux yeux, de nouveau.

Les mots sur la carte disent : « Puissent tes yeux continuer à voir de belles choses, de celles qui ont une signification, et puisse ton âme danser sur de la bonne musique… Je pense à toi aujourd’hui et toujours ».

Lors de la veillée, le mercredi 19 mai, en priant et en pensant à lui entre nos deux appels téléphoniques, j’ai assemblé des tissus aux couleurs et motifs qu’il aimerait pour en faire un quilt en souvenir de lui.

Où que tu soies, Rogelio, j’espère que si tu le vois, il te plaira 🙂

J’ai reçu deux autres messages de Rogelio par  Juan que je publierai ces jours prochains. Merci du fond du coeur de votre fidélité et de vos mots réconfortants.