Jeudi, 13 mai 2010
Dernier blog, derniers mots :
C’est là que se trouve la chambre d’exécution
CE JOUR a été particulièrement pénible. Et il n’est même pas midi. Billy est maintenant à la place de Kevin et il ne le prend pas bien. J’ai vu la différence entre ces deux hommes que je croyais connaître. En fait, je pense que je ne les connaissais pas vraiment. Beaucoup d’entre vous ignorent probablement la relation entre eux mis à part le fait qu’ils ont une date d’exécution à un jour d’intervalle. Ils sont incarcérés dans le couloir de la mort pour le même crime. Hier, j’ai vu partir Kevin et aujourd’hui j’ai regardé Billy s’en aller. Kevin a été exécuté hier soir et Billy ne reviendra pas.
Le haut-parleur a grésillé et on m’a dit d’emballer mes affaires; après la douche, je vais être transféré dans la cellule munie d’une caméra de surveillance. Le peu d’effets personnels qui me restent a déjà été emballé. Je me suis déjà trouvé dans cette cellule spéciale, pas celle-ci exactement mais celle de l’étage au-dessus. Kevin a écrit sur le mur :”Kevin Scott Varga, 4 mars 1969-12 mai 2010. Dieu, aie pitié de moi”. J’ai entendu dire que Kevin avait mentionné dans ses dernières paroles que Jésus-Christ était son Sauveur. J’ai toujours su qu’il y croyait fermement. “Que Dieu bénisse ton âme, Kevin”.
Peut-être vous demandez-vous pourquoi une cellule devrait être munie d’un caméra ? Le couloir de la mort est séparé de la prison générale proprement dite. La section deathwatch est elle aussi séparée du couloir de la mort. Deux cellules seulement sont équipées de caméras de surveillance, elles sont destinées aux condamnés dont la date d’exécution est proche. Billy Galloway est parti d’une de ces cellules ce matin. Kevin a quitté celle où je me trouve maintenant.
A nouveau, j’entends mon nom au haut-parleur. L’appel téléphonique avec mon avocat a été accepté, il va se faire incessamment. Excusez-moi, l’escorte arrive pour me chercher.
Des nouvelles de mon dossier ? J’attendais ce téléphone de mon avocat. Bon, reprenons depuis le début. Avant d’être escorté, on m’a fouillé puis menotté. On m’a ensuite amené jusqu’à l’aire des visites où la conversation téléphonique devait avoir lieu. Elle était prévue pour 11h30. La communication s’est faite par l’entremise d’un gardien et lorsque mon avocat a été en ligne, on m’a passé le récepteur. Une audience est prévue aujourd’hui, si bien que je n’ai eu des nouvelles que sur ce qui s’était passé jusqu’ici. Des gens se présentent pour témoigner en ma faveur bien que le procureur n’ait toujours pas mis à disposition les cassettes enregistrées dont nous avons besoin pour m’innocenter. J’en saurai plus demain.
Durant les jours d’exécution, toute activité cesse à 12h00 lorsque le condamné à mort est escorté hors de la salle des visites. Billy a passé juste à côté de la cabine où je me trouvais. J’ai frappé sur la fenêtre de ma porte pour attirer son attention et lui dire quelques mots d’encouragement. Billy avait l’air effondré, effrayé, les épaules affaissées il regardait le sol. Je ne l’aurais pas imaginé ainsi. Billy a hoché la tête et il est parti, suivi de plusieurs gardiens. J’ai remarqué qu’avec une de ses mains menottées, il me faisait le signe de paix.
En ce moment précis, Billy se trouve dans cette camionnette blanche sans fenêtres. Il est en route pour la prison de Walls à Huntsville. C’est là que se trouve la chambre d’exécution.
Note de Juan : c’est le dernier blog que j’ai reçu de Rogelio. Il a été écrit six jours avant son exécution mais je l’ai lu deux heures avant sa mort. Je ne sais pas s’il a encore écrit. Le service du courrier du couloir de la mort est horrible, que ce soit pour le courrier entrant ou sortant. Il est tout à fait possible que d’autres blogs de Rogelio soient en route. Si j’en reçois, je les publierai. Au nom de Rogelio, de sa Norma bien-aimée, de ses amies très chères Isabelle et Margy, de sa famille – et en mon nom personnel – je vous remercie d’avoir pris le temps de lire ces lettres.
- Juan R. Palomo, 24 mai 2010
A ce jour, dimanche 30 mai 2010, aucune autre lettre/blog de Rogelio n’a été reçue par Juan. Nous ne saurons peut-être jamais s’il a écrit ou non pour son blog durant ses derniers jours.
Il est temps pour moi aussi de vous remercier tous très sincèrement, du fond du coeur, d’avoir accompagné Rogelio durant presque deux ans et plus particulièrement au cours des derniers mois. Tous vos commentaires lui ont été transmis et il en était infiniment reconnaissant, surpris aussi du nombre de visiteurs tant sur le blog anglais que français.
C’est nous aussi que vous avez accompagnés par vos mots d’encouragement, vos prières, votre amitié : sa famille, sa bien-aimée Norma, Juan, Margy et moi. Tous, nous faisons le deuil de notre ami à notre façon. En ce qui me concerne, c’est en partie par l’écriture. Le fait d’avoir traduit les lettres de Rogelio, aussi douloureux que ce fût par moments, m’a aidée dans cette séparation programmée. Sa triste réalité devenait terriblement concrète sur les mots que j’écrivais. Les quelques pages personnelles, intercalées ici et là, m’ont aussi aidée à exprimer mes sentiments, à la fois une grande colère et une révolte – comme celle de mon neveu, Vincent. Je ressens aussi une tristesse indescriptible devant une vie brisée alors qu’au fil des ans Rogelio était devenu celui qu’il était au fond de lui-même mais qu’il n’avait pas pu ou pas su exprimer jusqu’alors. Un profond sentiment d’injustice. Comment croire encore en une justice impartiale ?
Norma est très affectée; elle veut tenir sa promesse à Roy et quand elle se sentira plus forte, plus en paix avec sa douleur, elle pourra compter sur ses amis, sur la famille de son fiancé, sur des appuis légaux et autres pour lutter contre la corruption et l’injustice flagrantes dans le cas de Rogelio.
Avec ma profonde reconnaissance et mon amitié.
Isabelle
J’ai tout remis entre tes mains
Auteur : Marie Henrioud
J’ai tout remis entre tes mains :
ce qui m’accable et qui me peine,
ce qui m’angoisse et qui me gêne,
et le souci du lendemain.
J’ai tout remis entre tes mains.
J’ai tout remis entre tes mains :
le lourd fardeau traîné naguère,
ce que je pleure, ce que j’espère,
et le pourquoi de mon destin.
J’ai tout remis entre tes mains.
J’ai tout remis entre tes mains :
que ce soit la joie, la tristesse,
la pauvreté ou la richesse,
et tout ce qu’à ce jour j’ai craint.
J’ai tout remis entre tes mains.
J’ai tout remis entre tes mains :
que ce soit la mort ou la vie,
la santé ou la maladie,
le commencement ou la fin.
J’ai tout remis entre tes mains.

mai 30, 2010 à 6:38 |
Isabelle, en CE MOMENT que je trouve ton dernier blog dans mes courriels, je viens aussi de trouver ce mot que je pensais t’envoyer:
C’est toujours sur une démission collective que les tyrans fondent leur puissance. (Maurice Druon)
Quand j’ai lus ces mots je me suis dite: C’est ce qui va se passer; les preuves de l’innocence de Rogelio VERRONS LA LUMIÈRE DU JOUR et là, les juges vont soupir ‘en corporé’ et dire…. ‘mais on ne pouvait pas savoir avant et ce n’est pas notre faute’…. MAIS le victime de leur décision est mort, comme autant avant et probablement après.
Ces dernières deux années ont changés des choses en moi aussi. Je ne suis plus aussi innocente et naïve comme je l’étais; j’ai perdu quelques illusions et j’ai encore plus d’âmes à prier pour…
je ne sais pas non plus sur le moment qui a dit ces mots suivants:
No one knows the exact moment when a friendship is formed, but it is this silent forgotten moment that causes the pain when we must say goodbye.
Je pense souvent à ces mots…. je pense à la famille et les amis de Rogelio, à Norma, sa fiancée, je pense à Juan, Tina, Richard et toutes les autres âmes aimantes qui ont fait de leur mieux pour lui aider!
Merci Isabelle, pour tout.
Kiki
mai 30, 2010 à 7:55 |
Merci et encore merci, Isabelle et merci à Rogelio. S’il savait que sa vie a été utile et que ses lettres m’ont aidé à voir plus clair en moi…J’espère que nous resterons en contact. Je souhaite vraiment que la vérité éclate un jour. A bientôt.
juin 6, 2010 à 11:23 |
Bien chers tous,
Merci Isabelle, de ta belle lettre, de la prière qui l’accompagnent, réconfortante.
Ce que tu dis est bien vrai : mettre par écrit ses émotions aide beaucoup et j’aimerais partager avec vous, ami(e)s fidèles du blog français, celle que j’ai éprouvée hier.
Luigi et moi sommes rentrés hier d’une semaine dans le sud de l’Italie, en Calabre, avec un groupe auquel nous faisons visiter cette très belle région. Comme je le faisais chaque fois que je parlais en voyage, c’est-à-dire assez souvent, j’ai emmené une fois encore Roy avec moi. Son souvenir, cette fois seulement, et ce ne fut pas sans beaucoup de tristesse, det de larmes, écrasées discrètement dans le fond du car.
Pas un pays, un endroit, une excursion, une visite à laquelle il ne fut présent tout au long de ces années, depuis qu’Isabelle nous l’avait « présenté ». Je me concentrais très fortement et lui envoyais en quantité des ondes positives, des images « subliminales », essayant de me convaincre qu’une infime partie devait forcément lui parvenir ! J’aimais cette idée de lui faire partager mon émerveillement, mes émotions ressenties face a un beau paysage, dans le silence d’une belle église baroque ou en dégustant un plat nouveau – parfois étrange – en me demandant s’il l’aurait aimé. Je l’ai ainsi emmené avec moi en Afrique, sur un volcan de Tanzanie, de nombreuses fois en Ethiopie, au Maroc, devant les sites archéologiques de Libye, Syrie et de Jordanie, dans le désert saharien entre autres et, si souvent, en Italie ! A chaque fois que c’était possible, je lui envoyais des cartes postales pour renforcer les pensées positives…
Cette fois, nous avons traversé ensemble le détroit de Messine sur un ferry, par grand vent et mer agitée – il aurait adoré -, nous avons flâné sur la très belle place de Syracuse sous une pluie battante (cela aussi il aimait tant, la pluie qui lui rafraîchissait le visage, lui faisait ressentir le monde, le purifiait de la tristesse et de la laideur de sa sombre cellule). Je lui ai fait découvrir les vastes étendues des forêts calabraises parsemés de lacs, des prairies recouvertes de genêts en fleur, de bleuets et de coquelicots, des collines plantées d’oliviers ou de vignobles, de petits villages haut perchés. Et la mer, si vaste, si bleue, qui apparaissait et disparaissait, selon le caprice des montagnes et des collines franchies. Mais cette fois, ma tristesse était si forte.
Et hier, nous sommes rentrés à la maison. Dans l’entrée, sur une petite table où Vincent nous avait déposé le courrier de la semaine, sur le haut de la pile, un choc : une lettre, qu’en raison de l’émotion ressentie, je n’ai pas reconnue tout de suite, qui portait le nom de « Rogelio Reyes Cannady ». Avec, bien sûr, mon écriture. En haut à gauche, une inscription manuscrite au stylo avait été ajoutée, qu’on avait barrée ensuite avec de gros traits de marker et, juste dessous, les grosses lettres « RTS – No longer on Unit ». No longer on Unit ! Sous l’adresse que j’avais écrite, une étiquette jaune avec des codes, des numéros, une date et la mention « RETURN TO SENDER – REFUSED – UNABLE TO FORWARD ». C’était la dernière lettre que je lui avais fait parvenir, une double carte carrée blanche avec, sur le devant, un gros cœur formé de dizaines de petits piments oiseaux rouges et dessous, écrit aussi avec des piments, le mot « LOVE ». Je n’avais écrit que la partie intérieure droite, pensant qu’il pourrait réutiliser celle de gauche pour l’envoyer à sa chère Norma. Je la lui enverrai avec d’autres, écrites pour Roy.
J’ai été bien triste de voir qu’il n’avait pas reçu ce dernier témoignage d’espoir et d’affection, dont je pensais qu’il serait suivi d’autres.
Roy est toujours là, très présent dans nos cœurs.
Bien affectueusement,
Françoise