Aujourd’hui, Rogelio aurait 38 ans, j’y ai pensé ce matin en me levant. Son anniversaire a toujours été un jour particulier, même en prison. D’abord le courrier, plus de lettres, de cartes de la famille, d’amis connus et inconnus. Des cartes que nous écrivions à plusieurs, il aimait déchiffrer de nouveaux prénoms et imaginer qui étaient ces amis qui pensaient à lui pour son “special day”. Il recevait un peu d’argent aussi pour améliorer son ordinaire (achat de nourriture mexicaine surtout à la cantine de la prison). Nous lui envoyions des livres qui l’intéressaient ou un abonnement à un magazine de son choix. C’est à peu près les seuls cadeaux “concrets” qu’il était autorisé à recevoir. Entre prisonniers, ils s’offraient des petites choses de grande importance, généralement de la nourriture ou ils “s’envoyaient” des voeux, soit en criant de cellule à cellule ou en faisant passer de petits mots selon des techniques mises au point entre eux… Enfin, c’était vraiment un jour spécial.
En mai 2008, par un heureux hasard, je me suis trouvée assise en face de lui le jour de son anniversaire. J’étais avec trois amies qui, elles aussi, rendaient visite à leur correspondant. Rogelio a souhaité que je lui chante quelque chose en français. C’est la coutume chez les Mexicains de chanter “Las Mañanitas” lors des anniversaires. Qu’ai-je pu faire d’autre que de lui chanter “Joyeux Anniversaire” en français ? La gardienne a froncé les sourcils mais m’a laissé faire. Je ne dérangeais pas grand monde d’ailleurs car ma voix était plutôt faible et émue. Rogelio souriait et avait les yeux humides. Moi aussi. J’ai dû recommencer, il essayait de chanter avec moi.
Puis, ce fut la commande de son repas. Très copieux. Non seulement un mais deux sachets de papier brun remplis de sandwiches divers, salade, saucisses, chips, fruits ( des raisins qu’il n’avait plus mangés depuis 10 ans !) et divers autres petits gâteaux, le tout acheté dans les distributeurs automatiques du parloir qu’il regardait avec envie depuis un long moment, choisissant déjà ce qu’il allait me demander. Quel moment c’était pour tous les prisonniers de pouvoir manger en compagnie d’un membre de leur famille ou d’un ami ! Même à travers une vitre. Rogelio insistait pour trinquer: une bouteille de soda de chaque côté du plexiglas et “salud!”. Puis il s’excusait, posait son téléphone, déballait ses cornets de victuailles en souriant et commençait sa petite cuisine sur une étroite tablette en bois devant la vitre; il mélangeait salade, sandwiches et mayonnaise, le tout sans assiette, sans couverts et sans perdre une seule miette de ce qu’il déballait. J’en étais toujours sidérée et émue de voir son plaisir à savourer un repas différent. Je mangeais avec lui, nettement moins… mais avec une grande joie de pouvoir partager ce moment convivial et trop rare.
Cette année je lui ai envoyé une carte d’anniversaire à début mai, un signe pour lui que je croyais en ses chances de recevoir un sursis et que cette carte n’était que le début d’une longue série qui allait suivre. Je ne sais pas s’il l’a reçue. En tous cas, il aura peut-être été encouragé à garder espoir, toujours.
En souvenir de Rogelio, j’ai créé cette mosaique de différentes photos des lieux et de différentes choses qu’il aimait : son grand ciel du Texas, le livre de St-Exupéry “Le Petit Prince” qu’il a lu et relu, une grappe de raisin qu’il mangeait lentement, en savourant grain après grain et les lettres qu’il recevait, un signe qu’on pensait à lui, qu’il n’était pas oublié. Et aussi, la couleur bordeaux, une de ses préférées.
Nous sommes nombreux à penser à toi aujourd’hui, cher Rogelio. Tu nous manques beaucoup…
mai 29, 2010 à 1:12 |
C’est très beau, Isabelle…
mai 30, 2010 à 7:51 |
Je pense aussi à Rogelio et vous tous ! oui c’est très beau…
Bien à toi, Isabelle.
mai 30, 2010 à 10:53 |
Tu nous manques! Merci Isabelle de nous partager ces moments vécus
avec Rogelio, ces petits riens si importants parce qu’ils permettaient de rompre la monotonie et la dureté de ces lieux, du moins d’en atténuer
l’âpre condition.
Je regarde par la fenêtre, assisse devant ma table, il me suffit de tourner
ma tête pour découvrir les maisons nouvelles, la colline douce et verte
barrée à l’horizon d’arbres d’un vert plus foncé, de lever les yeux vers ce ciel aujourd’hui si gris.
Le vent secoue ce bel arbre, par moment soulève les frêles branches
faisant frémir le feuillage. C’est justement la couleur de celui-ci s’approchant du bordeau qui me ramène à Rogelio. Ta si belle représentation de ce qu’il aimait sont encore des trésors, qui parfois
sans même que nous y prenions gare, l’un ou l’autre sera évocation
de celui que nous gardons dans notre coeur.
Trésor de ton partage, comme le Petit Prince, Rogelio sera encore présence par ces “modestes évènements” ! comme les étoiles avaient un langage pour le Peit Prince.. la grappe de raisin , la couleur … seront comme des passerelles permettant de franchir le visible pour ce monde invisible où nous savons pourvoir le rencontrer.
Merci Isabelle, dans l’amitié Marie-Laure
mai 30, 2010 à 6:40 |
Merci Isabelle, c’est touchant et très, très beau!!! (soupire….)
Cette pensée me fait sourire – pour lui, pour toi!
Il est avec les étoiles maintenant, il peut parler avec le Petit Prince….