Dernier courrier personnel de Rogelio

Une grande, une immense émotion hier matin, une semaine après l’exécution de Roy. Le coeur serré, les mains tremblantes, des larmes qui brouillent la vue pour lire cette dernière carte que Rogelio m’a envoyée le jour de son exécution, sans doute très tôt, avant de quitter sa cellule vers la salle des visites, puis vers la chambre de la mort. En espérant peut-être toujours un sursis. Comme nous tous. Cela ne s’est pas fait pour les raisons que vous connaissez et qui m’attristent et m’indignent plus que je ne peux l’exprimer. Voici cette carte, où en quelques mots il me dit tout le bonheur qu’il a reçu de notre correspondance et amitié. Il termine par ses mots :

“I will watch over you from my Heaven. I’m finally totally happy”

Love always

Your Cowboy Roy”

(Je veillerai sur toi depuis mon Ciel, je suis enfin totalement heureux. Ton Cowboy Roy)

Cette carte, d’apparence si joyeuse, lui ressemble tellement ! Combien de fois ne m’a-t-il pas dit qu’il adorait danser, qu’il le faisait parfois dans sa cellule lorsqu’il possédait encore sa radio et qu’il écoutait sa musique préférée : la Tejano. Le danseur de la carte lui ressemble aussi… le teint basané, les cheveux très noirs et une souplesse dont il essayait vainement de me faire la démonstration dans cette petite cage infâme où il était assis pendant des heures durant nos visites. Et pourtant, quelle joie c’était ces visites ! J’en ai les larmes aux yeux, de nouveau.

Les mots sur la carte disent : “Puissent tes yeux continuer à voir de belles choses, de celles qui ont une signification, et puisse ton âme danser sur de la bonne musique… Je pense à toi aujourd’hui et toujours”.

Lors de la veillée, le mercredi 19 mai, en priant et en pensant à lui entre nos deux appels téléphoniques, j’ai assemblé des tissus aux couleurs et motifs qu’il aimerait pour en faire un quilt en souvenir de lui.

Où que tu soies, Rogelio, j’espère que si tu le vois, il te plaira :)

J’ai reçu deux autres messages de Rogelio par  Juan que je publierai ces jours prochains. Merci du fond du coeur de votre fidélité et de vos mots réconfortants.

6 réponses à “Dernier courrier personnel de Rogelio”

  1. Kiki dit :

    SOUPIRE….
    tu me fais aussi pleurer, encore, chère Isa…. Quel témoignage extraordinaire par un homme exceptionnel pour une femme amie non pareille….
    Moi aussi, je suis émue ‘beyond reason’ par ce dernier signe d’amour de Rogelio pour ses bien-aimés, sa JOIE DE VIVRE, toujours et encore manifestés dans cette carte, et ses dernières lettres publiées sur DeathWatchJournal.
    Mais je suis aussi touchée par les multiple signes d’amitiés, les témoignages de tristesse en réponse à ces documents….. tous et toutes preuves d’appréciation d’un GRAND être humain – et je suis persuadée que son innocence va être voir la lumière du jour…. trop tard pour lui mais nécessaire pour les siens!
    Tu sais (oui, bien sur, tu sais…) qu’il est bien mieux, Rogelio – là, ou il est maintenant. Surement il ne reviendrais même pas sur cette terre si c’était une possibilité! Il a vu la lumière, qui donc voudrait revenir dans la nuit, dans les ombres et le froid!
    Je t’adresserai en courriel prochainement; j’étais vraiment désolée d’avoir perdu toutes mes pensées (en plus en français, ce qui ne me vient pas facilement!) à des coupures d’électricité hier.
    Je t’embrasse de tout coeur
    Kiki
    (((xoxoxoxox)))

  2. Laurence Meylemans dit :

    Isabelle,

    Je suis heureuse que tu aies reçu cette carte de Rogelio, ton extraordinaire ami ! De plus, elle est très belle et lui correspond tellement. La connection continue… et continuera. Une amitié comme la vôtre est rare et précieuse, certainement parce que Rogelio était un être exceptionnel au fond.
    Ah si seulement…
    Bien à toi, Isabelle.

  3. Marie-Laure Favre dit :

    Bien chère Isa,

    commentaire très court… des larmes dans les yeux, comment ne pas ressentir du chagrin de cette absence. Il demeure , demeurera longtemps dans mon coeur, oserais-je dire toujours. J’ai ce sentiment si fort que je le connais depuis plus longtemps que ces deux petites années où il a fait irruption dans ma vie Sa richesse humaine , ces nombreux dons , et cette capacité formidable a aimer la vie et les personnes me le rendait encore plus attachant.
    Il était 21h quand je terminais mon travail et prenait mon vélo pour regagner les hauteurs. Je goûtais la douceur malgré un peu de fraicheur de ce début de soirée. J’ai redressé mon dos, déployant mon buste, mon regard balayait l’horizon, j’y croisé le ciel. Ces derniers jours, le ciel me parle toujours de Rogelio!
    J’ai goûté encore plus intensément, dans une infinie douceur, ce sentiment du beauté, d’infini, de simplicité et je me suis imaginée combien il aurait pu le vivre, de tout son être. C’est naturel pour moi,
    ces bonheurs humbles et tellement bienfaisants. On en avait privé Rogelio, cela faisait mal! Rogelio avec sa Norma, il aurait pu être heureux. La gratitude de Rogelio pour ce que la vie lui a offert me semble bien refléter sa grande richesse humaine, il a su cultiver l’essentiel dans ce terrible enfer, durant toute ses années. Votre amitié
    à tous trois surtout a été son bonheur et je pense aussi sa fécondité!
    Puis l’amour de Norma a couronné cet intense besoin de partage et d’idéal .Je ne peux m’empêcher de remercier le Seigneur pour cette paix acquise, il a été vers sa mort comme vers un achèvement sans , pour autant, renoncer à l’immense désir de vivre qu’il a gardé jusqu’au dernier moment! Je suis certaine que Rogelio est dans cet au-delà dont il a parlé, ce quelque chose de supérieur qu’en tant que chrétienne je nomme Dieu.
    Je suis heureuse que tu aies, ainsi que Juan pu parler avec Rogelio, reçu ses derniers messages si précieux.
    Je puis imaginer ton Cooboy si plein de vie, d’humour, d’espièglerie
    et de tant de tendresse. Il continue à veiller sur toi Isabelle. Votre si belle amitié est un formidable cadeau de la vie, vous en avez été les artisans, cela m’émerveille. Il te vera , bien d’autre fois, aller au delà
    de la grille, contempler Marie, il en sourira, vos coeurs recréeront ou
    plutôt continuerons ce chemin d’amitié. Il y aura, Isa, ce serrement de coeur, cette souffrance et le murmure de ton m e r c i!

    “Je suis enfin totalement heureux” mon coeur se serre de gratitude et de souffrance tout à la fois. Gratitude pour cette liberté intérieure enfin acquise qui s’exprime pour ce “totalement heureux”. Quelle consolation!

    J’aurai voulu joindre à ce message comme à d’autres , photo ou dessins
    mais je ne sais toujours pas comment m’y prendre.

    Il y a plus que de l’indignation, je ne trouve pas de mots, il n’y en a sans doute pas face à l’horreur que des hommes sont capables d’accomplir.

    Je pense fort à toi.

    Marie-Laure

  4. Valérie dit :

    Isabelle, merci de nous faire partager ces moments intimes. Moi aussi, j’avais l’impression de le connaître depuis longtemps et sa mort, que dis-je, son assassinat, m’a touchée comme s’il s’agissait d’un proche.

    Mon mari ne comprenait pas mon attachement à la cause de Rogelio. Alors, je lui ai lu quelques lettres et notamment celle où Isabelle relate les dernières conversations téléphoniques. On y sent tellement la force de Roy…Mon mari a écouté en silence et son visage est devenu grave, il avait compris.

    J’ai aussi partagé le blog sur ma page Facebook. Les lettres de Rogelio sont précieuses. Outre leur qualité de plume, elles sont un témoignage direct et accablant sur la barbarie du Death Row Texan. Je voudrais qu’elles ne tombent pas dans l’oubli.

  5. Françoise dit :

    Je suis moi aussi émue aux larmes à la lecture de ton dernier message, ma si chère Isabelle. Quel bonheur, quelle tristesse, d’ouvrir cette enveloppe venue de si loin.
    Car notre Roy est vraiment parti, même si, chaque fois qu’on essaie de se concentrer sur cette évidence, cela nous paraît complètement irréel, tant il nous est et nous sera toujours si proche.
    Derrière cette belle carte, si colorée, évoquant toute la fougue, l’impétuosité, la joie et la soif de vivre de notre cher Roy, tout son humour et sa générosité, se devinent tant d’émotion, d’affection et de tendresse pour toi, sa grande amie.
    Roy avait une fois pour toutes décidé de ne pas se complaire dans sa solitude, dans la tristesse et l’horreur de son quotidien, dans la détresse que parfois, malgré sa force d’âme, il s’autorisait à laisser paraître au travers de ses belles lettres.
    Comme toi, il a préféré se tourner vers les autres, il s’est attaché à les réconforter, à ne pas augmenter leur peine, à minimiser la sienne. Ces vingt années hors du monde on fait de lui un vrai “contemplatif”. Toutes ces heures passées à méditer, à réfléchir sur le sens de la vie, de la sienne et de celle des autres, à se consacrer à des lectures que notre grand-père Ulysse aurait qualifiées “d’édifiantes”, à dessiner avec tant de force, à peintre avec une ingéniosité exceptionnelle, n’ont fait que faire davantage resurgir la belle nature qui a toujours été la sienne.
    Entre parenthèses, je pense que ces deux Gémeaux (Grand-papa est né juste une semaine « après » Roy, mais 81 ans plus tôt !) se seraient très bien entendu : même goût des belles et bonnes choses, de la belle musique, des belles lectures, de l’élévation spirituelle, bonté et grandeur d’âme, goût pour les plaisanteries subtiles…
    Je pleure de nouveau mais, tout d’un coup, l’image d’un Roy se déhanchant dans la cage des visites pour te montrer sa souplesse et son goût de la danse me redonne envie de rire.
    Quel bonheur, je m’en rends compte plusieurs fois dans la journée, d’avoir pu croiser son chemin. Il nous a tous éclaboussés d’une poussière d’étoiles. Roy The Cowboy, Roy the Falling Star ? En tout cas, Roy qu’on aime et que l’on n’oubliera jamais.
    En tendresse avec vous tous,
    Françoise

  6. deathwatchjournal dit :

    A vous quatre, un tout grand merci, le coeur lourd de chagrin mais avec des éclairs de lumière à travers vos mots.
    Oui, Kiki, bien sûr que je sais que Rogelio est mieux là où il est…mais sa mort, son assassinat comme dit justement Valérie, n’est pas dans l’ordre des choses. Comme les criminels n’ont pas le droit de tuer et de faire souffrir victimes et leurs proches, la justice non plus n’a pas le droit de tuer. Et surtout, elle doit écouter et juger dans l’impartialité la plus complète.
    La connexion continuera, Laurence, j’en suis sûre, par les pensées, les souvenirs et ce réseau incroyable d’amis que Rogelio avait su créer autour de lui.
    Marie-Laure, tu dis une chose si vraie et si belle : “La gratitude de Rogelio pour ce que la vie lui a offert me semble bien refléter sa grande richesse humaine, il a su cultiver l’essentiel dans ce terrible enfer, durant toute ses années. Votre amitié
    à tous trois surtout a été son bonheur et je pense aussi sa fécondité!”
    Je remercie aussi le Seigneur pour la paix qu’Il a donnée à Rogelio à la fin de sa vie.
    Valérie, ce qui est important dans une amitié et un échange tel que j’ai eu la chance de partager avec Roy, c’est ce qu’on en fait. J’ai été souvent critiquée, incomprise mais ça ne me touche plus. J’essaie seulement de témoigner, parler d’un parcours de vie, d’un changement possible et réel dans “les pires monstres que nous sommes” comme disait Rogelio. Alors merci de faire connaître la situation de ces condamnés à mort autour de vous. On peut adhérer à cette cause ou non mais on doit savoir ce qui se passe à cet instant pour des milliers d’autres condamnés à mort, seulement aux Etats-Unis.
    Beaucoup d’émotion à la lecture de tes commentaires, chère petite soeur. C’est vrai que souvent, les lettres de Rogelio faisaient naître de la colère et de la révolte en moi. Pourtant presque toujours, dans chacune d’entre elles, il y avait de l’humour et les dessins de ses petits personnages souriants ou riant aux éclats. Il me disait souvent “Je n’ai pas été un enfant de choeur, tu sais !” à quoi je lui répondais “et moi je n’ai pas d’ailes !” quand il me parlait d’ange… Oui, c’est un véritable bonheur d’avoir pu croiser son chemin, une leçon de vie, la preuve qu’on ne peut nier cette parcelle d’humanité dans chaque être, aussi sombre qu’il puisse nous apparaître. Merci de ton affection et de ton soutien constant, “Chesca”, comme Roy t’appelait.

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